top of page

Valérie Blaecke  
écriture danse théâtre

Qui a peur de Virginia Woolf ?

valerieblaecke
21 août
5 min de lecture

Ou comment une trouvaille de boîte à livres m'a ramenée vers ma propre scène




Je l'ai trouvé dans la boîte à livres, en bas de chez moi. Qui a peur de Virginia Woolf ?, d'Edward Albee, dans la traduction de Daniel Loayza — un hasard de trottoir, comme il en arrive parfois, et qui n'en est peut-être pas tout à fait un. Quelques mois plus tôt, je devais aller voir un ami comédien jouer dans une adaptation de Zoo Story, mise en scène par David Simon — la toute première pièce d'Albee, celle qui a précédé et annoncé tout le reste. Ma voiture en a décidé autrement ce soir-là, et je n'y suis jamais allée. Retrouver ce nom, des mois plus tard, sur la couverture d'un livre trouvé au fil d'une promenade, ce n'est sans doute qu'une coïncidence. Mais elle m'a suffi pour ouvrir le livre avec une attention particulière.

En l'ouvrant, j'ai découvert qu'il ne s'agissait pas du texte original de 1962, mais d'une version qu'Albee lui-même a retouchée en 2005, à l'occasion d'une nouvelle production — et que Loayza n'a traduite pour la première fois qu'en 2012. Trois strates, donc, avant que le texte n'arrive jusqu'à moi : l'écriture initiale, la main de l'auteur qui revient sur son œuvre plus de quarante ans après, puis le passage dans une autre langue. Une forme de palimpseste, où rien ne s'efface jamais tout à fait — l'expression m'est chère, je l'employais déjà à propos du théâtre et de l'inconscient. Je ne savais pas encore qu'elle allait me servir une seconde fois, pour la pièce elle-même cette fois, avant même d'en avoir lu la première ligne.


Un titre qui m'arrête avant le texte


Ce qui m'a happée en premier, ce n'est pas l'intrigue, c'est le titre. Je suis une admiratrice de Virginia Woolf — pas une spécialiste, je le dis avec humilité, mais une lectrice touchée par cette façon qu'elle avait d'écrire au plus près du flux intérieur, sans détour, sans les fards du roman à intrigue bien sage. Je suis féministe, et je me reconnais dans ce que le nom de Virginia Woolf porte au-delà de la pièce d'Albee : celui de l'autrice d'Une chambre à soi, ce lieu à soi, calme, pour penser et pour écrire, qu'elle réclamait pour les femmes il y a un siècle et qui reste, aujourd'hui encore, largement l'apanage des hommes — quand tant de femmes restent vouées à la charge mentale et matérielle du foyer, sans jamais s'octroyer, sans façon, ce même droit au retrait. Cet écho m'a rattrapée cet été, à Avignon, devant La sœur de Shakespeare, mis en scène par Juliette Marie : cette figure fantôme que Woolf avait inventée dans son essai — la sœur imaginaire de Shakespeare, aussi douée que lui mais née femme, et donc réduite au silence — y prenait enfin chair et voix, portée par Inès Amoura et Solenn Goix. Entre théâtre, chant, mime et adresse directe, la pièce ne se contentait pas de décortiquer le plafond de verre imposé aux autrices : elle éclairait, avec autant de lucidité que d'humour, les rouages d'un effacement qui frappe encore les femmes au quotidien — et rappelait, en creux, que nous devons prendre la plume et écrire. Ce que je fais.

Alors ce titre m'a happée une seconde fois pour ce qu'il convoque en creux. Il y a d'abord le jeu de mots lui-même — Who's Afraid of the Big Bad Wolf, la comptine des Trois Petits Cochons, détournée en Who's Afraid of Virginia Woolf, trouvée griffonnée par Albee sur le miroir d'un bar new-yorkais. Mais le nom n'est pas interchangeable. Albee l'a dit lui-même dans un entretien resté célèbre : qui a peur de Virginia Woolf, c'est qui a peur de vivre sans illusions. C'est celui d'une romancière qui a passé sa vie à débusquer, sous les convenances de ses pairs, ce qu'ils ne voulaient pas voir d'eux-mêmes — et qui l'a payé, on le sait, d'un prix terrible. Convoquer son nom pour demander qui a peur de la vérité nue, ce n'est pas un hasard de bar. C'est un choix qui pèse.


L'enfant qu'on invente pour tenir debout


Et la pièce, alors, raconte quoi ? Un couple, George et Martha, rentre d'une soirée bien arrosée avec deux invités plus jeunes. La nuit avance, l'alcool aussi, et les jeux verbaux que se livrent George et Martha se révèlent être bien plus qu'une joute de couple fatigué : au cœur de leur mariage, il y a un fils — évoqué avec précision, avec tendresse parfois, avec cruauté aussi — qui n'a jamais existé. Un enfant inventé, des années plus tôt, par un couple qui ne pouvait pas en avoir, et gardé comme un pacte secret, avec une seule règle : n'en parler à personne d'extérieur. Cette nuit-là, la règle est rompue. Et George, dans la scène finale — intitulée, sans détour, « L'Exorcisme » — décide de tuer ce fils imaginaire, devant témoins, comme un rituel qu'on ne peut plus arrêter une fois commencé.

Je ne peux pas lire cette scène sans y retrouver quelque chose de ce que j'écrivais il y a peu sur le théâtre comme l'autre scène, ce lieu où l'inconscient se présentifie sans le filtre du discours conscient. L'exorcisme d'Albee en est presque un cas d'école : un cadre — la nuit, l'alcool, la présence de témoins, les règles tacites du jeu — suffisamment structuré pour contenir la décharge, et suffisamment vivant pour la laisser advenir jusqu'au bout, sans esquive possible. George ne « raconte » pas la vérité à Martha. Il la met en scène, il la fait advenir dans l'instant, avec une théâtralité presque cérémonielle. Et à la toute fin, quand il chantonne enfin ce titre qui aura couru tout du long comme un refrain de plus en plus grinçant, Martha répond sans ironie, pour la première fois de la soirée : j'ai peur, George… j'ai peur. Pas soulagée d'être délivrée du mensonge. Effrayée par ce qui reste, une fois le mensonge parti.


Ce que le mensonge protégeait


Il y a, en toile de fond de cette nuit, un autre duel qui m'a marquée : celui entre George l'historien, tourné vers la mémoire et l'irréductible complexité de l'humain, et Nick le biologiste, porteur d'une foi presque naïve dans la maîtrise scientifique du vivant — jusqu'à l'idée, glaçante pour l'époque, d'une sélection génétique qui uniformiserait l'espèce. C'est un peu, sous les traits de deux hommes ivres un soir de fête, l'humanisme contre le scientisme : d'un côté ce qui échappe à la mesure, à la donnée, à la prévision ; de l'autre la croyance que tout, y compris l'humain, finira par se corriger, se calculer, se standardiser. Je ne veux pas en faire le cœur de mon propos, mais je ne peux pas ne pas le noter : c'est George, le « raté » de la pièce, l'humaniste dépassé par son époque, qui détient la seule arme réellement efficace de cette nuit-là — le langage, la capacité à raconter, à démolir, à mettre en scène. Comme si la fiction, même mensongère, restait plus puissante que n'importe quelle donnée mesurable.


Ma propre scène à venir


Je referme le livre avec une question qui n'est pas tout à fait celle de la pièce, mais qui lui doit beaucoup. À la rentrée, je rejoins un atelier de théâtre — retrouver ce lieu précis où quelque chose peut se dire sans avoir à être nommé, que j'ai connu ailleurs, il y a longtemps, et qui n'a jamais cessé de faire partie de moi. En écrivant pour la Revue Marseillaise du Théâtre, depuis deux ans que je couvre le Festival Off d'Avignon, ce bain de culture continu m'a mise, spectacle après spectacle, face à cette même forme d'exorcisme — cette dimension cathartique que j'évoquais déjà ailleurs à propos de la scène. Et c'est peut-être la conjonction de tout cela, ce kaïros, ce moment qui se présente enfin sous la bonne configuration, qui me pousse aujourd'hui à concrétiser ce projet d'y revenir moi-même, autrement. Alors je me demande, à mon tour, non pas ce que j'aurais peur de perdre, mais ce qui, en moi, attend depuis longtemps de trouver enfin sa scène pour se dire.


Valérie BLAECKE

Commentaires


bottom of page