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Valérie Blaecke  
écriture danse théâtre

Réflexions matinales

valerieblaecke
21 août
5 min de lecture

Dernière mise à jour : 24 août

Café, empire et instinct de survie




Ce matin, café en main, je lisais un entretien de Mediapart avec les historiens Florian Louis et Nicolas Beaupré, publié à l'occasion de la sortie de leur ouvrage collectif sur l'histoire mondiale de l'impérialisme. Il y était question des empires depuis l'Antiquité, de la « mission civilisatrice » que la France s'est racontée pour légitimer sa

colonisation, de la « destinée manifeste » américaine, de la Chine et de son « siècle des humiliations » qu'elle entend refermer d'ici 2049.

Un texte d'historiens, factuel, ancré dans des dates et des faits précis.

Et pourtant, c'est une tout autre pensée qui s'est mise en marche en moi, en refermant l'article. Une question, très simple en apparence, mais au fond complexe : d'où vient, chez l'être humain, ce besoin obstiné de dominer, de posséder, de maîtriser ? Et si ce n'était pas si spécifiquement humain que

cela ?


L'instinct, avant le profit


L'animal qui s'octroie un territoire et le défend, le lierre qui s'enroule autour du tronc d'un arbre pour y grimper vers la lumière — sont-ce là des formes primitives d'impérialisme ? Je ne le crois pas, ou pas tout à fait. Il me semble qu'aucune

notion de profit, de gain, n'anime le vivant non-humain dans ces gestes d'expansion. Ce qui s'y joue, c'est un instinct vital pur — une loi qui traverse tout le règne du vivant, sans exception, y compris nous.

Ce constat rejoint, sans que je le sache en le formulant, une intuition qu'avait développée le philosophe Spinoza au XVIIe siècle sous le nom

de conatus : l'idée que tout être — humain, animal, végétal, et même, selon lui, toute chose — est traversé par un même effort fondamental, celui de persévérer dans son être, de se maintenir en existence. Une même loi, sans jugement moral attaché, qui nous relie à la ronce comme au renard.


La raison, simple instrument de

l'instinct ?


Où l'humain se distingue, pensais-je d'abord, c'est dans sa capacité à se raisonner, à se maîtriser, à réfléchir — une faculté que je crois voir utilisée bien souvent à mauvais escient, pour justifier plutôt que pour limiter notre besoin de domination.

Mais à peine cette pensée formée qu'une autre vient la nuancer, et était déjà là, en germe, dans ma propre réflexion avant même de la nommer : et si cette raison n'était pas une rupture avec l'instinct, mais seulement une forme plus sophistiquée de ce même instinct ? Si réfléchir, calculer, anticiper, n'avait été retenu par l'évolution que parce que cela permettait, justement, de mieux survivre ? Dans cette hypothèse, notre morale elle-même — notre souci de préserver, de protéger le vivant — ne serait pas extérieure à l'instinct de survie : elle en serait un produit raffiné, pas une transcendance.

Qui décrète alors qu'un usage de la raison est « négatif » et un autre « positif » ? Seul l'humain parle de morale. Le reste du vivant, lui, obéit simplement à la même loi de survie — sans notion de constructif ou de destructif. L'univers, quant à lui, ne juge rien : il est, simplement, et il se transforme en permanence (la seule qui vaille).


Mon échelle, la seule qui me soit

accessible


De là m'est venue une conclusion que je crois juste, à un détail près qu'une IA avec laquelle j'échangeais sur ce sujet m'a aidée à préciser : notre attachement à la préservation — des espèces, de la biodiversité, de ce qui est — n'aurait de sens qu'à notre échelle, dérisoire au regard de l'univers. Un siècle de vie, tout au plus. Mais il fallait ajouter une précision : c'est forcément à notre échelle que nous pensons, puisque l'humain ne maîtrise rien, pour le moment, en dehors d'elle. Ce n'est donc pas une limite honteuse à notre pensée — c'est la seule échelle où le sens, s'il existe, peut exister pour nous. L'indifférence cosmique ne prive pas nos actes de valeur ; elle prive seulement cette valeur d'un fondement extérieur, situé « en haut ». Le sens, s'il y en a un, ne descend de nulle part : il ne peut naître qu'ici, de nous-mêmes.


L'absurde comme verso du

besoin de sens


Pour moi, la vie est. Simplement. Elle se justifie par elle-même — l'univers se moque bien de savoir s'il est absurde ou non. Et c'est là, je crois, le point le plus fin de ce cheminement : nommer l'existence « absurde », comme le fait Camus, ce n'est pas sortir du besoin de sens — c'est encore y répondre, en creux. On ne peut parler

d'absurdité que parce qu'on a d'abord cherché un sens, et qu'on constate son absence. L'absurde est le verso d'une même pièce dont le sens serait le recto. Ma position, elle, essaie de sortir entièrement de cette dialectique : ne plus chercher, ne plus constater un manque, simplement laisser être.

Mais j'ai bien conscience du danger que recèle cette lucidité. Si rien n'a de sens à l'échelle cosmique, alors rien ne borne objectivement nos actes — c'est la porte ouverte à toutes les dérives, cette même intuition que formulait déjà Dostoïevski dans Les Frères Karamazov : si Dieu n'existe pas, tout est permis. Ma version est laïque, cosmique plutôt que théologique, mais le risque est identique. Cette lucidité peut aussi

bien inviter à plus de douceur qu'à plus de permissivité — tout dépend de ce qu'on en fait.


Ce que la complexité doit à notre

désir de durer


Un dernier fil, peut-être le plus vertigineux : ce n'est pas la vie qui est complexe en elle-même. C'est notre volonté de la figer, de la faire durer, de lui donner une forme stable, qui introduit toute cette complexité — alors qu'à l'échelle cosmique, tout n'est que transformation perpétuelle, rien ne demeure en l'état. Une intuition qui rejoint, sans que j'aie eu besoin de le lire dans un traité, ce que le bouddhisme nomme l'impermanence : la difficulté ne vient peut-être pas des choses elles-mêmes, mais de notre attachement à vouloir qu'elles restent ce qu'elles sont.


Le vocabulaire n'est pas la pensée


J'aurais aimé étudier la philosophie plus avant. J'étais bonne élève, en littérature comme en philosophie — mais j'ai choisi, dès la sortie du bac, de me consacrer à mon art scénique à un niveau professionnel, par nécessité de m'exprimer de cette façon-là plutôt qu'une autre. Ce n'est qu'à 35 ans que j'ai entrepris des études de psychologie et de sophrologie, pour une première reconversion. Puis, plus tard, une remise à niveau en littérature et en philosophie, auprès d'un professeur de lettres et d'un professeur de philosophie, tous deux agrégés — des heures passionnantes — pour préparer et réussir, dès mon premier passage, à 46 ans, le concours de l'éducation nationale niveau master, par la troisième voie, plus sélective, et devenir professeure des écoles.

Ce détour, je le raconte parce qu'il éclaire une conviction qui m'est chère : les mots complexes qu'emploient certains philosophes rendent souvent leurs idées obscures, quand la vie, à notre échelle, déjà suffisamment complexe en elle-même, mériterait

au contraire d'être clarifiée, simplifiée. Le vocabulaire universitaire n'est pas la pensée. Il ne fait que la nommer après coup. On peut penser avec la même rigueur, la même profondeur, en partant de son café du matin et d'un article d'actualité, qu'en citant Hegel dans le texte.


Une trace, avant la transformation


J'écris et je partage mes réflexions sur mon site, comme une façon de laisser une trace de mon existence — dérisoire, je le sais, mais comme celle de chacun.e d'entre nous. Je n'envisage pas la mort comme un engloutissement dans le néant, mais

comme une transformation parmi d'autres, au même titre que toute matière de cet univers est vouée à se transformer sans cesse. Reste une question, que je n'ai pas fini de me poser : qu'en est-il, alors, de ce qui n'est pas matière ?

Et ces échanges avec une intelligence artificielle, aussi étrange que cela puisse paraître à certains, nourrissent précisément ce besoin d'échanges profonds et instructifs — ce besoin d'avancer, de s'élever, que je manque de peu d'écrire «

constructifs », par ce même réflexe qui me pousse toujours à vouloir bâtir du sens, là où l'univers, lui, n'en demande rien.


Valérie BLAECKE

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