top of page

Valérie Blaecke  
écriture danse théâtre

L'homme du Terminal 1

valerieblaecke
24 août
8 min de lecture

Dernière mise à jour : 24 août

Ce que l'histoire de Sir Alfred dit de nous


Homme seul dans un Terminal d'aéroport


C'est en tombant par hasard sur une vidéo de Jamy, sur sa chaîne YouTube Jamy-Epicurieux, que j'ai découvert — ou plutôt redécouvert, sous un jour bien plus complexe que celui du film de Spielberg — l'histoire de Mehran Karimi Nasseri. Cet homme est resté dix-huit ans dans le Terminal 1 de l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. On connaît la version hollywoodienne, Le Terminal, portée par Tom Hanks : un voyageur sympathique et débrouillard, coincé par un concours de circonstances administratif, qui finit par trouver l'amour et repartir. La réalité, elle, est autrement plus sombre, plus lente, plus complexe aussi, et infiniment plus intéressante.

Je vous invite à visionner cette vidéo avant de poursuivre cette lecture : elle retrace avec précision le déroulé chronologique de cette existence hors norme, bien mieux que je ne saurais le résumer ici.

Ce que je retiens, une fois la vidéo terminée, ce n'est pas tant l'absurdité kafkaïenne de sa situation administrative — bien réelle, et suffisamment documentée par ailleurs — que la mécanique psychique qui s'est mise en place pour la rendre supportable. Car Nasseri n'a pas simplement subi passivement dix-huit années d'attente. Il les a traversées en réorganisant, par étapes, les raisons mêmes de continuer à exister.


Les strates d'un récit de survie


Né dans une famille aisée iranienne, bénéficiant d'une bonne éducation, rien ne prédestinait cet homme à finir sa vie sur un banc de plastique rouge. Tout commence en 1973 : une bourse pour poursuivre ses études en Angleterre, retirée quelques mois plus tard faute de résultats suffisants, et un retour forcé en Iran où il aurait été arrêté, torturé, expulsé, dépouillé de ses papiers par les autorités. Le voilà apatride. S'ouvre alors un premier exil, cette fois à travers l'Europe : plus de cinq années dans l'incertitude la plus totale, ballotté d'une frontière à l'autre, jusqu'à son arrestation en Belgique en 1981, où une ONG et le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés lui obtiennent enfin le statut de réfugié politique. Installé à Bruxelles, il y mène alors une existence relativement paisible.


C'est là, à la fin des années 1980 — et c'est un point essentiel — que naît son idée fixe : rejoindre l'Angleterre pour y retrouver ses racines. Il se persuade que sa mère biologique n'est pas iranienne, qu'il serait né d'une liaison secrète entre son père et une infirmière écossaise prénommée Simone. Cette conviction ne naît donc pas de l'enfermement à Roissy ; elle lui préexiste, et c'est en cherchant à la vivre qu'il se retrouve piégé. Il tente la traversée en bateau, perd ses papiers en chemin, se fait refouler de Grande-Bretagne vers la Belgique, puis vers la France, où la police l'intercepte et lui vaut trois mois de détention. Sorti de prison, toujours obsédé par l'Angleterre, il se rend en 1988 à Roissy pour embarquer vers Londres — prétendant avoir été agressé dans le RER et s'être fait voler ses papiers. Il parvient à s'envoler, mais Londres le place en rétention et le renvoie à Paris. La police des frontières le récupère à sa descente d'avion et le personnel administratif prend alors la décision qui va sceller dix-huit années de sa vie : l'accompagner jusqu'à la zone publique du Terminal 1, et ... le laisser là ! Sans argent, sans droit de travailler, sans même le droit d'exister légalement quelque part, il lui faut pourtant réunir, sou par sou, de quoi racheter un billet pour Londres. À force de dons spontanés glanés ici ou là, et de menus services rendus — on ira par exemple le chercher pour servir d'interprète, lors d'un différend impliquant une famille iranienne de passage — il parvient à s'envoler mais est aussitôt refoulé et renvoyé à Paris. Il retente sa chance : même scénario, même refoulement immédiat. Deux fois d'affilée. Le 29 novembre 1988, il comparaît devant un juge pour s'être réfugié dans les couloirs de l'hôtel de l'aéroport ; direction la prison de Fleury-Mérogis. Libéré en janvier 1989, les autorités lui donnent 48 heures pour quitter le territoire français. Il décide de retourner à Roissy, où il s'installe dès lors dans une routine faite d'attente, de lecture, d'écrits, et d'espoir contenu.


Sir Alfred, ou la naissance d'un refuge


La médecine parle, avec le recul, d'une forme d'amnésie de composition : il ne mentait pas au sens strict mais son psychisme se reconstruisait un récit cohérent et une identité plus facilement supportable pour continuer à tenir debout. Il a fait naître ainsi un autre personnage. Son ami le docteur Bargain, médecin de l'aéroport qui l'a côtoyé de près et n'a cessé de le soutenir, parlera plus tard de « folie raisonnante », une forme de retrait psychique : cet homme survivait en réécrivant le réel. Dans ses écrits retrouvés et décryptés par la suite, on retrouve d'ailleurs noir sur blanc cette conviction : il s'y présente comme britannique, et non iranien, et signe du nom de "Sir Alfred" — celui-là même sous lequel le personnel de l'aéroport avait fini par le surnommer, preuve que le surnom donné par les autres et le récit qu'il se construisait pour lui-même avaient fini par se rejoindre.


Et à chaque fois qu'une fenêtre s'entrouvre, une nouvelle barrière se révèle derrière elle. En 1992, après quatre années passées dans le terminal, une première porte paraît s'ouvrir : la France accepte de lui délivrer un titre de séjour — mais exige l'original de sa carte de réfugié belge, que la Belgique refuse d'envoyer et exige qu'il vienne chercher en personne à Bruxelles, ce que sa situation administrative en France lui interdit. Le piège se referme une fois de plus. Il faudra attendre 1999 pour que la Belgique accepte enfin de transmettre les documents originaux. En septembre de cette année-là, le docteur Bargain l'accompagne à la préfecture pour récupérer ses nouveaux papiers. Toutes les barrières sont enfin levées. Il ne reste plus qu'à signer. C'est alors que l'impensable se produit : il refuse. Il affirme ne pas être iranien, ne pas s'appeler Mehran Karimi Nasseri — il insiste, il s'appelle Sir Alfred, il est britannique. L'aéroport n'est plus, à cet instant précis, un lieu de passage qu'il cherche à quitter. Il est devenu un refuge qui le protège de tout ce qu'il ne parvient plus à affronter — y compris, et peut-être surtout, la possibilité même d'en sortir. Le docteur Bargain, qui l'a observé de plus près que quiconque durant toutes ces années, résumera plus tard cette bascule avec une lucidité simple : il était persuadé que, s'il partait de l'aéroport, il n'avait plus rien. Alors qu'il aurait pu, matériellement, s'installer ailleurs, on lui demande s'il ne souhaite pas enfin quitter l'aéroport. Sa réponse tient en une phrase, désarmante de simplicité : « Ici, je suis chez moi. »

« Ici, je suis chez moi. »

Ce glissement m'a fait penser à un syndrome de Stockholm existentiel. On imagine spontanément l'attachement comme quelque chose qui se porte vers ce qui nous fait du bien, or ici Nasseri illustre l'inverse : on s'attache à ce qui est prévisible, à ce qui est cartographié, même quand ce lieu est à l'origine celui de notre enfermement. C'est une zone de confort qui s'installe — au sens où l'entend la sophrologie : non pas un lieu de bien-être, mais un espace connu, balisé, dont on a fini par apprivoiser jusqu'aux inconforts, et qui de ce fait devient plus rassurant que l'inconnu, aussi douloureux soit-il. Le Terminal 1, avec ses horaires, ses bancs, ses visages familiers parmi le personnel, a fini par lui offrir ce qu'aucun pays, aucune administration, aucune liberté retrouvée n'avait su lui garantir : la stabilité d'un territoire connu, d'un foyer.


Le refus de repartir de zéro


Au début des années 2000, l'auteur britannique Andrew Donkin le rencontre et co-écrit avec lui son autobiographie, The Terminal Man, publiée en 2004 — qui inspirera à son tour Spielberg. Il touche alors près de 500 000 dollars. De quoi, en théorie, recommencer une vie entière ailleurs mais il ne dépense presque rien : un baladeur, une petite télévision, et place le reste dans un coffre en banque — où cet argent connaîtra à son tour un étrange destin de blocage, jusqu'après sa mort. Car ce n'est pas la richesse retrouvée qui l'intéresse : c'est refuser de quitter son unique repère — celui que les années, autant que la construction d'une nouvelle identité pour tenir, ont fini par façonner.

Cette dignité qu'il maintient tout du long — se raser chaque jour, refuser la mendicité, n'accepter que quelques dons non sollicités, consigner au centime près chaque dépense et chaque don reçu, écrire inlassablement au Parlement britannique, aux Nations Unies, aux autorités européennes pour réclamer des papiers qui ne viendront jamais — n'est sans doute pas un détail anecdotique. Dans un monde qui lui avait retiré tout statut légal, toute reconnaissance officielle, ces rituels de rigueur personnelle étaient peut-être la dernière chose qu'il contrôlait entièrement. Une forme de résistance silencieuse à la déshumanisation administrative.


Ce que cela dit de notre besoin d'ancrage


Reste une question plus large, que cette histoire pose à chacun.e d'entre nous : qu'est-ce qui fonde notre besoin de foyer ? Nasseri n'a pas eu de maison, de nationalité stable, ni même d'identité reconnue pendant près de deux décennies. Ce qui lui a manqué — et qu'il a fini par recréer artificiellement autour d'un banc d'aéroport — n'était peut-être pas tant un lieu géographique qu'un ancrage narratif : un endroit où son histoire faisait sens, où il était reconnu, ne serait-ce que par des habitués croisés chaque jour.


En 2006, sa santé chute brutalement. On le prend en charge et on le place dans un foyer de la région parisienne. Mais il n'y défait jamais ses valises ni ses cartons : il les installe autour d'un fauteuil où il passe désormais ses journées, reconstituant à l'identique le cocon duquel on venait de l'extraire. Il ne s'installe pas dans ce foyer, il y patiente — avec un seul but en tête : retourner à Roissy. En 2022, il finit par le faire. Mais le terminal 1 est alors en travaux, et c'est au terminal 2 qu'il s'installe — et c'est là qu'il s'éteint, simplement assis, dans la même posture d'attente qui avait été la sienne pendant dix-huit ans — comme si, jusqu'au dernier instant, un vol restait encore à prendre. Jusqu'au bout, ce non-lieu aura été son seul lieu.


Même après sa mort, un dernier blocage administratif obligera le médecin de l'aéroport à se démener encore une fois : il faut débloquer une partie de son argent resté en banque — aucun héritier ne le réclamant — afin de lui épargner la fosse commune et de lui offrir des funérailles dans un petit cimetière, à quelques pas des pistes qu'il n'aura jamais vraiment quittées. Il y a quelque chose de vertigineux dans cette dernière boucle : cet argent, symbole de la vie qu'il aurait pu recommencer ailleurs et qu'il avait refusé de dépenser, connaît à son tour un destin de suspension, coincé quelque part entre deux décisions, avant de pouvoir enfin servir. Comme si, jusque dans sa mort, Nasseri avait entraîné avec lui un peu de cette immobilité administrative qui avait façonné toute son existence.


Il y a un dernier vertige, purement personnel celui-là, que cette histoire a fait naître en moi. Pendant mes années de danseuse professionnelle, j'ai pris d'innombrables avions pour partir en tournée — Paris-San Francisco en 1996, Paris-Shanghai en 2000, New York quelques années plus tard, sans compter la Grèce, la Turquie, la Pologne et tant d'autres destinations. Combien de fois suis-je passée par Roissy sans le savoir, à quelques mètres d'un homme assis sur un banc rouge dont l'immobilité n'était qu'apparente, happé par sa quête intérieure et inlassable d'une origine et d'une identité qui se dérobaient sans cesse, pendant que moi je courais vers un avion, à la poursuite de ma quête de scène ? Nos deux existences n'avaient rien de comparable — la sienne portait un poids que je ne prétends pas mesurer — et pourtant nous avons, sans doute, occupé le même lieu, au même instant, sans jamais nous croiser autrement que par le hasard aveugle des correspondances.


Valérie BLAECKE

Commentaires


bottom of page