La sophrologie, du vécu au nommé
L'art de nommer ce que le corps savait déjà
Fin 2014, début 2015, je quittais le Ballet. Vingt ans de carrière professionnelle qui s'achevaient, et avec eux, une question simple et vertigineuse : que fait-on de tout ce que le corps a appris, quand la scène s'éteint ?
Je me suis formée deux ans à l'École Française de Sophrologie, à Montpellier, avec l'idée d'une reconversion professionnelle. Ce que je n'avais pas anticipé, c'est que cette formation allait surtout me renvoyer, avec des mots nouveaux, à ce que mon corps de danseuse avait toujours su faire — sans jamais avoir besoin de le nommer.

L'instinct avant la théorie
Dès les premières séances, quelque chose m'a frappée : la visualisation, ce pilier de la sophrologie qui consiste à se projeter mentalement dans une action avant de l'exécuter, je la pratiquais depuis toujours. Se représenter le mouvement juste avant de le danser, l'anticiper dans le corps avant même que le corps ne bouge — c'était le quotidien de toute ma vie de danseuse, bien avant d'avoir un mot pour ça.
Et puis il y a l'eutonie. Le mot vient du grec ancien — eu, "bon", "juste" (le même préfixe que dans "euphonie" ou "euphorie"), et tonos, "tension" (la racine de "tonus" ou d'"intonation"). Littéralement, la bonne tension. En sophrologie, c'est un concept central. Puis, ce concept a été forgé au XXe siècle par la danseuse et pédagogue Gerda Alexander : trouver la tension juste, ni trop, ni trop peu, pour exécuter un mouvement avec précision et sans gaspiller son énergie. Cibler l'effort uniquement sur les muscles nécessaires à l'action voulue, dissocier les parties du corps, n'engager que ce qui doit l'être, en pleine conscience. Or c'est très exactement ce que cherche, chaque jour, un.e danseur.euse professionnel.lle, à la barre puis au centre, chaque jour, chaque instant: la posture de base du ballet classique n'est rien d'autre qu'un travail permanent d'eutonie, affiné pendant des années, jusqu'à devenir une seconde nature.
La respiration, enfin — cet oxygène et cette énergie que l'on prend à chaque inspiration, et ce CO2 et ces tensions inutiles que l'on expulse à chaque expiration — accompagnait déjà chacun de mes efforts, en studio puis sur scène, bien avant que je n'apprenne à la nommer comme un outil. Tout comme la gestion du trac, la confiance en soi, la stabilité, l'ancrage, l'équilibre : autant de terrains que j'avais explorés, corporellement, des années durant.
Le langage après le geste
Ce que cette formation m'a offert, en réalité, ce n'est pas une nouvelle compétence : c'est un langage. J'ai intellectualisé ce que mon corps pratiquait déjà de façon instinctive, je l'ai vécu à travers les exercices propres à la sophrologie, avec le recul et la conscience que l'âge adulte permet.
Et c'est là que se niche, je crois, la découverte la plus troublante de tout ce parcours : l'un des principes fondamentaux de la sophrologie est de vivre, d'éprouver, de ressentir sa vie en pleine conscience — sans l'intellectualiser, justement, mais en l'habitant. Or c'est précisément ce que j'étais, en tant que danseuse, bien plus que je ne le suis devenue en tant que sophrologue : je ne pensais pas le geste, je le vivais. Je ne théorisais pas la tension juste, je l'incarnais. D'où, sans doute, l'aspect profondément phénoménologique de la sophrologie elle-même — cette philosophie de l'expérience vécue avant toute analyse — que le plateau de danse m'avait enseignée des années avant que la théorie ne vienne, après coup, en dessiner les contours.
La méditation en mouvement
Il y a un autre aspect de cette vie de danseuse que la sophrologie m'a aidée à nommer, sans jamais l'avoir vécu avec autant d'intensité ailleurs : cet état de pleine présence, ce fameux « flow », détaché du mental, que l'expérience finit par installer d'elle-même. Le training quotidien, ce même travail à la barre répété jour après jour, est facilement vécu comme laborieux, éprouvant, mécanique, fastidieux et douloureux, à force de répétition. Et pourtant, avec le temps, je l'abordais instinctivement comme une véritable méditation en mouvement — les mêmes exercices, encore et encore, puis les chorégraphies, jusqu'à cet instant particulier, sur scène, où le mental se déconnecte totalement de l'esprit analytique pour se relier tout entier au corps et à la respiration.
Je n'ai jamais vécu cet état, ce flow, avec une telle intensité que sur les planches d’une scène. Et plus jamais depuis.
Peut-être parce que la danse ne demandait pas de mots. Toute mon enfance et ma jeunesse, j'ai aimé les mots, j'ai voulu les dire — mais on me les coupait, on ne leur accordait que peu de crédit, souvent encore aujourd'hui. Sur un plateau, en revanche, personne ne coupe un geste. Il se déploie, entier, et se fait comprendre sans qu'il soit besoin de convaincre qui que ce soit de sa légitimité. Je me suis longtemps sentie en décalage — un décalage que d'autres n'ont pas toujours manqué de me signifier, avec plus ou moins de bienveillance. Mais sur scène, ce décalage disparaissait. C'est là, et avec très peu d'autres endroits dans ma vie, que je me suis toujours sentie pleinement moi.
C'est de ce manque précis, je crois, que naît aujourd'hui mon désir de remonter sur les planches, par le théâtre cette fois. Avec humilité, car j'ai tout à apprendre — ce n'est pas le même métier, même si la scène reste un point d'ancrage commun et solide entre les deux disciplines. Mais avec le même engagement, et la même discipline.
Ce qu'il en reste
Ces deux années de formation, puis mon expérience de sophrologue, m'ont surtout aidée sur un plan personnel — dans mes relations aux autres, dans une meilleure compréhension de moi-même. Ce n'était donc pas tant une reconversion vers un nouveau métier qu'une étape : un passage nécessaire entre deux vies, où j'ai appris à nommer ce que le corps, lui, avait toujours su faire.
Je ne suis plus sophrologue aujourd'hui. Mais ce que cette parenthèse m'a enseigné continue d'infuser tout ce que j'écris sur le corps, la scène et l'incarnation — comme un chapitre parmi d'autres de cette même traversée, celle d'un corps qui, depuis toujours, en savait plus que les mots ne pourront jamais en dire.
Valérie BLAECKE



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