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Valérie Blaecke  
écriture danse théâtre

Consentir à perdre, s'inscrire dans le monde : de la discipline du corps à celle des mots - Danse et écriture

valerieblaecke
5 août
4 min de lecture

De la barre au papier : l'écriture comme un exercice d'humilité. C'est exactement ce que j'ai ressenti, il y a trois ans, alors que je planchais sur l'épreuve de français, très codifiée, de mon concours de fin de master pour intégrer l'Éducation nationale. Les hasards des textes imposés m'ont offert un clin d'œil que seul le destin des artistes sait orchestrer. Parmi les œuvres soumises à notre étude figurait le magnifique récit de Lola Lafon, Quand tu écouteras cette chanson - un récit puissant autour de sa visite de la maison d'Anne Frank à Amsterdam -. Une phrase, en particulier, a immédiatement résonné au plus profond de ma chair :

« Relire chaque matin ce que l'on a écrit la veille est semblable à la base quotidienne d'une danseuse face au miroir : un exercice d'humilité. »

Cette image m'a frappée de plein fouet. Elle venait sceller, avec une évidence troublante, ce qui constitue mon passé mais également, aujourd'hui, le cœur battant de mon travail et de ce blog : la jonction intime et viscérale entre le corps dansé qui ressent, le théâtre qui incarne et l'écriture qui nomme.


Ayant traversé vingt années de vie de plateau en tant que danseuse professionnelle — notamment au sein du Ballet National de Marseille aux côtés de Marie-Claude Pietragalla —, cette sensation du recommencement quotidien m'est chevillée au corps. Dans le studio de répétition, sur les planches d'un théâtre, comme sur la page blanche, rien n'est jamais acquis. Il faut savoir consentir à perdre, accepter le tâtonnement et la rature pour mieux s'inscrire dans le monde.

Voici la réflexion écrite que cet examen m'avait inspirée le jour de l'épreuve écrite du concours, un texte de transition où le geste artistique trouve sa prolongation naturelle dans la trace des mots:


Sur un plateau rougeoyant, une danseuse exécute un mouvement puissant dont la silhouette et l'ombre semblent calligraphier l'espace, incarnant l'écriture du corps en mouvement. Crédit : © JC VERCHERE.
Valérie Blaecke dans "Constance" de Julien Lestel d'après le roman "L'Amant de Lady Chatterley" de D.H. Lawrence



Dans son œuvre Quand tu écouteras cette chanson, Lola Lafon nous fait part de sa réflexion autour de ce qui caractérise pour elle le travail d'écrivain. Elle évoque les différentes facettes possibles ou inhérentes à cette activité. D’un aspect militaire et rigoureux à un égarement consenti et humble, les différents pouvoirs de l’écriture sont multiples. Au-delà des rapports que l'humain entretient avec celle-ci, pourquoi écrivons-nous ? Que nous apporte l’écriture ? Si écrire permet d’expier une certaine angoisse face au temps et d’éviter de s’égarer, l’écriture peut également transcender nos peurs et nous permettre de nous réaliser.


Écrire nous permet de fuir le temps qui passe irréversiblement avec son lot d’angoisses.

Face à ce fait irrémédiable, écrire sonne comme un aveu d’impuissance. D’après Lola Lafon, écrire n’est pas un choix : écrire cela serait s'avouer vaincu face au matériel emporté par le temps — l’acte concret d'écrire permet alors de se saisir du réel, de saisir le temps. Bien que vaincu, cela rendrait à l’écrivain un certain pouvoir et ainsi comblerait la solitude inhérente à celui qui écrit, et plus généralement aux individus. « La solitude c'est se préparer à mourir » écrivait Céline dans Voyage au bout de la nuit. Cette comparaison peut renvoyer à la métaphore darwinienne chère à Jack London qui voit la lutte contre la solitude et les conflits une occasion d’évolution.


Ainsi Ferdinand Bardamu qui lutte dans son parcours épique, et finalement, solitaire pour se retrouver transformé dans son rapport au monde. Nous retrouvons dans son nom, la signification de cette lutte : « Barda » qui renvoie à un poids que l’on traîne avec soi et « mu » qui fait référence au participe passé du verbe mouvoir. Ainsi lutter contre la solitude par l'écriture permet une mutation.


L'écriture sous-entend également un consentement à perdre pour ainsi consentir au monde et la nature de toute chose. Dans son texte Quand tu écouteras cette chanson, Lola Lafon nous dit clairement que « consentir à [se] perdre est une étape de l’écriture ». Comprenons que cela n’est pas une fin en soi mais un processus qui permet de tâtonner, cheminer et trouver sa voie. Dans le texte d’Homère, l’Iliade, nous pouvons retrouver ce consentement au monde et aux forces de la nature, auquel se livrent les héros de la mythologie dans leur épopée. L'aède qui est Homère permet par l’écriture de ces chants de nous identifier à ces figures qui consentent à perdre pour prendre place dans le monde.


Dès lors, écrire nous permet également d'aller à la rencontre de soi.

Par l’écriture, nous pouvons poser des mots pour transmettre leurs forces. Ainsi dans Les Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar nous partage les mots que l’empereur souhaite transmettre à Marc Aurèle. L’écriture permet ici de faire parler Hadrien dans ce qui aurait pu être son écriture pour évoquer ses valeurs de voyages, de rencontres avec les autres cultures, qui se sont retranscrites dans sa façon de régner.

Enfin, écrire permet simplement de figer le temps et la mémoire de son existence. Écrire pour se raconter, écrire pour se remémorer, pour attraper le réel et jouer un peu avec. Ainsi dans La promesse de l’aube, Romain Gary relate sa vie, sa lutte pour tenir sa promesse faite à sa mère et ne pas la décevoir. Sa lutte également pour tenter de s'en affranchir et ne pas plier sous le poids de cet immense amour maternel dont le moteur lui aura permis d’écrire sans relâche nuit et jour, malgré la guerre et le front, et ainsi, se réaliser.


Depuis la naissance de l’écriture, aux environs de 3000 ans avant Jésus Christ les humains font l’Histoire et se transmettent des récits. Qu'ils soient mythologiques, légendaires, épiques ou réalistes, l'écriture permet de se connecter les uns aux autres, au-delà d’une solitude inhérente à chacun. Car écrire permet de se retrouver soi-même et au milieu de tous, ainsi que d’être lu, considéré et donc de s’inscrire dans le monde.


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